Le patient finit par s’asseoir sur le fauteuil, prêt à accueillir ses symptômes sans ressasser le passé, à « travailler » ses douleurs. D’accord pour stopper le langage, faire taire la plainte, et permettre au silence de s’installer. Arrive ce moment où patient et thérapeute s’amarrent ensemble dans le présent pour entrer dans la transe...
Voici l’histoire d’une situation clinique particulière. Celle-ci, quelque peu inédite, a forcé et force encore un thérapeute à prendre en compte, plus que de coutume et à chaque rencontre, les ressorts mis en jeu dans le travail en hypnose. Cette situation l’incite en effet à réaffirmer continuellement en séance les fondements de l’hypnothérapie, et par là à soutenir, voire à défendre, la dynamique qui lui est propre. De fait, se pencher sur cette situation inhabituelle conduit à revenir sur les traits essentiels qui caractérisent la thérapie par l’hypnose, dont l’efficacité n’est plus à prouver, et à les souligner.
Les fondements du travail hypnotique, de la thérapie par la transe, ont été et sont encore pour partie sans cesse remis en question dans cette situation. L’histoire clinique serait trop longue à développer, on retiendra ici qu’il s’agit d’un homme d’âge moyen, rompu de longue date à la pratique analytique, se présentant à l’origine avec des symptômes physique invalidants, douleurs, malaises... symptômes qu’il vient déposer en séance, avec la demande, ténue cependant, d’en trouver quelque soulagement par l’hypnose.
Le dispositif habituel que tout hypnothérapeute instaure, à savoir proposer au patient de s’asseoir confortablement, de se laisser entrer progressivement dans la transe en mettant au cœur de celle-ci les douleurs en question pour les « travailler », ce dispositif ordinaire est absolument impossible à mettre en œuvre pendant de longues séances, de très longues séances. Le patient ne peut s’asseoir, il ne peut que s’allonger et fermer les yeux. Il ne peut laisser le travail se centrer sur les symptômes en question, ni les inductions ou suggestions faire leur chemin. Il se laisse submerger par les éléments du passé, connus et pourtant travaillés mille fois dans un autre cadre : souvenirs, traumatismes, paroles, regrets, remords, attentes, tout l’espace thérapeutique est inondé par les mots déployés sur ces souffrances et son histoire. Le patient n’est que parole, celle évoquant le passé ou celle projetant dans le futur la continuation certaine voire amplifiée de ses symptômes. La tâche est rude. Le cadre est empêché, le patient est dans la plainte, il est plainte. Il revient sans cesse sur les causes passées et supposées de ses difficultés.
Nul besoin ici d’avancer quelque diagnostic ou hypothèse clinique. Il s’agit d’abord d’accueillir le patient avec ce qu’il est, avec ce qu’il présente ; il s’agit de l’amener à délaisser le fonctionnement qu’il déploie habituellement en séance, à faire cesser les paroles qui ont toujours occupé l’espace sans lui apporter quelque soulagement ; il s’agit de permettre que le silence s’installe en lui pour que quelque chose se passe enfin dans l’instant de la transe, dans l’espace de son corps. La tâche est rude. De plus, il bouscule le cadre, tente d’instaurer une relation de proximité avec le thérapeute, l’interpellant souvent, et cherche à provoquer chez celui-ci quelque réaction qui ne serait pas adéquate et le ferait sortir de sa place de thérapeute.
De manière non consciente, il s’efforce ainsi de renverser la dynamique habituelle. La tâche est rude. On pourrait parler de résistance, mais dans ce cas, s’agit-il de simple résistance ou de l’impossibilité à changer de paradigme et d’imaginer qu’un travail thérapeutique différent puisse se mettre en œuvre, d’imaginer qu’il puisse entrer dans le monde de « l’ici et maintenant » pour aller mieux ?
Dans le temps de la séance, peu importe les hypothèses ; il a fallu que le thérapeute, lui-même, « s’amarre » à son « fauteuil », comprenez ici à sa posture, pour ne pas se laisser happer par ces sollicitations multiples. Pour cela, il a dû adopter l’ancrage profond que l’hypnose offre, quelle que soit l’attitude du patient : rester serein, confiant, suggérer parfois le silence, s’installer dans une forme d’impersonnalité telle que décrite par François Roustang.
Le thérapeute a eu pour tâche de ne pas entrer dans certaines résonances qui auraient pu le faire quitter cette place et l’aurait entraîné à rejouer la répétition de quelques « danses relationnelles » – danses relationnelles entretenues probablement par le patient, non intentionnellement, dans les autres espaces de sa vie (celle où se jouent la plainte, la demande d’aide permanente, la position « forte » d’une fragilité...). Il s’agit donc ici, pour le clinicien, de déployer cette présence, hypnotique, qui permet à la fois d’accueillir le patient dans sa totalité, sans interprétation et sans intention, et d’intervenir, parfois presque de manière appuyée, sous forme de suggestions directes, afin de stopper le langage et d’instaurer un autre type de travail. La tâche est rude dans cet équilibre fragile entre acceptation, autorité et impersonnalité.
Cependant, après un long temps, le patient s’assoit enfin sur le fauteuil ; quelque chose se mobilise. Le patient prend place dans la séance, prêt, semble-t-il, à accueillir différemment ses symptômes. A partir de ce moment, décisif, il se saisit parfois de ses problématiques sans les « regarder », ni les raconter, et les intègre dans la transe qui est dorénavant possible, même si l’expérience demeure encore fragile. Les séances se poursuivent, les paroles sont moindres quoique toujours présentes par moment. Le patient explique alors qu’il modifie l’espace autour de lui ; il range, il trie, il jette, il fait le vide dans sa maison – comme il veut faire le vide dans son corps (peut-être dans son esprit ?). On comprend en outre à ses récits que peu à peu les relations au sein de sa famille et de son couple se modifient. Les équilibres varient à l’avantage d’un changement qui demeure certes léger.
Thérapeute et patient sont donc entrés ensemble dans une ère où le travail hypnotique commence à se réaliser différemment. Le patient a pu prendre place sur le fauteuil et s’asseoir avec ses problématiques, dans le présent. C’est, on peut le supposer, le signe qu’il a pris place différemment dans sa vie, tout en restant encore à la lisière de cette modification. Il abandonne ainsi, peu à peu, les plaintes concernant le passé : l’approche hypnotique est pourtant toujours difficile à engager, le cadre remis en jeu à chaque séance. Cependant le patient s’est assis, une modification s’est produite, c’est peut-être l’essentiel, même si la perspective d’une transformation radicale n’est pas pour l’instant envisageable, en particulier concernant ses symptômes physiques. Ceux-ci prennent cependant une place moins importante.
De fait, cette situation...
Voici l’histoire d’une situation clinique particulière. Celle-ci, quelque peu inédite, a forcé et force encore un thérapeute à prendre en compte, plus que de coutume et à chaque rencontre, les ressorts mis en jeu dans le travail en hypnose. Cette situation l’incite en effet à réaffirmer continuellement en séance les fondements de l’hypnothérapie, et par là à soutenir, voire à défendre, la dynamique qui lui est propre. De fait, se pencher sur cette situation inhabituelle conduit à revenir sur les traits essentiels qui caractérisent la thérapie par l’hypnose, dont l’efficacité n’est plus à prouver, et à les souligner.
Les fondements du travail hypnotique, de la thérapie par la transe, ont été et sont encore pour partie sans cesse remis en question dans cette situation. L’histoire clinique serait trop longue à développer, on retiendra ici qu’il s’agit d’un homme d’âge moyen, rompu de longue date à la pratique analytique, se présentant à l’origine avec des symptômes physique invalidants, douleurs, malaises... symptômes qu’il vient déposer en séance, avec la demande, ténue cependant, d’en trouver quelque soulagement par l’hypnose.
Le dispositif habituel que tout hypnothérapeute instaure, à savoir proposer au patient de s’asseoir confortablement, de se laisser entrer progressivement dans la transe en mettant au cœur de celle-ci les douleurs en question pour les « travailler », ce dispositif ordinaire est absolument impossible à mettre en œuvre pendant de longues séances, de très longues séances. Le patient ne peut s’asseoir, il ne peut que s’allonger et fermer les yeux. Il ne peut laisser le travail se centrer sur les symptômes en question, ni les inductions ou suggestions faire leur chemin. Il se laisse submerger par les éléments du passé, connus et pourtant travaillés mille fois dans un autre cadre : souvenirs, traumatismes, paroles, regrets, remords, attentes, tout l’espace thérapeutique est inondé par les mots déployés sur ces souffrances et son histoire. Le patient n’est que parole, celle évoquant le passé ou celle projetant dans le futur la continuation certaine voire amplifiée de ses symptômes. La tâche est rude. Le cadre est empêché, le patient est dans la plainte, il est plainte. Il revient sans cesse sur les causes passées et supposées de ses difficultés.
Nul besoin ici d’avancer quelque diagnostic ou hypothèse clinique. Il s’agit d’abord d’accueillir le patient avec ce qu’il est, avec ce qu’il présente ; il s’agit de l’amener à délaisser le fonctionnement qu’il déploie habituellement en séance, à faire cesser les paroles qui ont toujours occupé l’espace sans lui apporter quelque soulagement ; il s’agit de permettre que le silence s’installe en lui pour que quelque chose se passe enfin dans l’instant de la transe, dans l’espace de son corps. La tâche est rude. De plus, il bouscule le cadre, tente d’instaurer une relation de proximité avec le thérapeute, l’interpellant souvent, et cherche à provoquer chez celui-ci quelque réaction qui ne serait pas adéquate et le ferait sortir de sa place de thérapeute.
De manière non consciente, il s’efforce ainsi de renverser la dynamique habituelle. La tâche est rude. On pourrait parler de résistance, mais dans ce cas, s’agit-il de simple résistance ou de l’impossibilité à changer de paradigme et d’imaginer qu’un travail thérapeutique différent puisse se mettre en œuvre, d’imaginer qu’il puisse entrer dans le monde de « l’ici et maintenant » pour aller mieux ?
Dans le temps de la séance, peu importe les hypothèses ; il a fallu que le thérapeute, lui-même, « s’amarre » à son « fauteuil », comprenez ici à sa posture, pour ne pas se laisser happer par ces sollicitations multiples. Pour cela, il a dû adopter l’ancrage profond que l’hypnose offre, quelle que soit l’attitude du patient : rester serein, confiant, suggérer parfois le silence, s’installer dans une forme d’impersonnalité telle que décrite par François Roustang.
Le thérapeute a eu pour tâche de ne pas entrer dans certaines résonances qui auraient pu le faire quitter cette place et l’aurait entraîné à rejouer la répétition de quelques « danses relationnelles » – danses relationnelles entretenues probablement par le patient, non intentionnellement, dans les autres espaces de sa vie (celle où se jouent la plainte, la demande d’aide permanente, la position « forte » d’une fragilité...). Il s’agit donc ici, pour le clinicien, de déployer cette présence, hypnotique, qui permet à la fois d’accueillir le patient dans sa totalité, sans interprétation et sans intention, et d’intervenir, parfois presque de manière appuyée, sous forme de suggestions directes, afin de stopper le langage et d’instaurer un autre type de travail. La tâche est rude dans cet équilibre fragile entre acceptation, autorité et impersonnalité.
Cependant, après un long temps, le patient s’assoit enfin sur le fauteuil ; quelque chose se mobilise. Le patient prend place dans la séance, prêt, semble-t-il, à accueillir différemment ses symptômes. A partir de ce moment, décisif, il se saisit parfois de ses problématiques sans les « regarder », ni les raconter, et les intègre dans la transe qui est dorénavant possible, même si l’expérience demeure encore fragile. Les séances se poursuivent, les paroles sont moindres quoique toujours présentes par moment. Le patient explique alors qu’il modifie l’espace autour de lui ; il range, il trie, il jette, il fait le vide dans sa maison – comme il veut faire le vide dans son corps (peut-être dans son esprit ?). On comprend en outre à ses récits que peu à peu les relations au sein de sa famille et de son couple se modifient. Les équilibres varient à l’avantage d’un changement qui demeure certes léger.
Thérapeute et patient sont donc entrés ensemble dans une ère où le travail hypnotique commence à se réaliser différemment. Le patient a pu prendre place sur le fauteuil et s’asseoir avec ses problématiques, dans le présent. C’est, on peut le supposer, le signe qu’il a pris place différemment dans sa vie, tout en restant encore à la lisière de cette modification. Il abandonne ainsi, peu à peu, les plaintes concernant le passé : l’approche hypnotique est pourtant toujours difficile à engager, le cadre remis en jeu à chaque séance. Cependant le patient s’est assis, une modification s’est produite, c’est peut-être l’essentiel, même si la perspective d’une transformation radicale n’est pas pour l’instant envisageable, en particulier concernant ses symptômes physiques. Ceux-ci prennent cependant une place moins importante.
De fait, cette situation...
Dr Sylvie Le Pelletier-Beaufond
Médecin-psychothérapeute depuis 1991, hypnothérapeute, thérapeute systémique de famille et de couple, à Paris en libéral. Formatrice, elle reçoit des professionnels en supervision. Formée à l’Institut Milton Erickson de Paris et par Mony Elkaïm, sa pratique clinique s’inspire de la pensée de François Roustang. Membre de la Société française de Thérapie familiale. Anthropologue des religions et diplômée de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79: Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026
DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi










