De l'Hypnose, de l'EMDR à laThérapie Brève Intégrative. De la Formation au Thérapeute. Paris, Marseille, Nancy, Annecy, Bordeaux.

Deuil et thérapie narrative. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80.


« BONJOUR PAPI GEORGES »



Une manière vivante d’être en relation à la mort et de « panser » la vie.
Dans l’accompagnement de personnes en deuil, la thérapie narrative permet d’honorer et d’entretenir le lien avec la per- sonne disparue. Une stratégie qui fait appel à la sensibilité du thérapeute et rend l’accordage essentiel. Exemple avec l’histoire de Charlène, marquée par sa relation avec « Papi Georges » à qui elle n’a pas pu dire au revoir au moment de sa mort.
« Parce que la mort fait partie de la vie, parce que les liens ne disparaissent jamais... Parce que l’on ne peut pas “panser” la mort sans “penser à soigner la vie”. »
Vivre la perte d’un être cher est une expérience intime et collective souvent source de tristesse et de souffrance. Elle nécessite une présence, un accueil inconditionnel de ce que la personne nous livre, et que l’on en soit touché car la sensibilité du thérapeute est fonda- mentale. Cet accordage précieux permet une expérience partagée, où le corps et la relation humaine sont en place. Dans le cadre de la thérapie (et dans d’autres contextes en formation sur ce sujet), j’ai l’occasion d’accompagner des personnes en deuil, en intégrant la relation perdue, en honorant les liens, pour se sentir ainsi enrichi, mieux vivre le présent et pouvoir se projeter vers un futur porteur de sens.

Cette manière plus vivante d’être en relation à la mort et de « panser » la vie a été initiée par Michael White en 1988, auprès des populations aborigènes en deuil, en découvrant l’impact de l’in-« corps »-oration de la relation perdue dans la résolution du chagrin. Notre culture nous pousse parfois à taire la mort dans un contexte de maladie par exemple, comme une injonction à la rejeter, à la repousser. « Ne parle pas de “ça” », « tu ne vas pas mourir »... là où ceux qui la vivent auraient parfois besoin d’en parler, de l’évoquer. C’est redonner le savoir populaire aux gens, si cher aux pratiques narratives, que de leur permettre de pouvoir en parler, parce qu’en parler ne signe pas pour autant l’arrêt de mort. Il honore bien au contraire la vie.
D’autres fois la mort vient frapper plus soudainement à la porte sans prévenir, qu’il s’agisse du suicide, de la mort subite, ou de l’accident. Qui n’a pas entendu ces expressions messagères de notre société occidentale qui survalorise l’autonomie, l’individualisme et la performance, d’être fort, « il va falloir tourner la page », « aller de l’avant », comme si le fait de le décréter pouvait suffire.

Les liens ne disparaissent jamais...

Plutôt alors offrir la possibilité de s’exprimer, d’honorer des liens si vivants que même la mort ne parviendrait pas à les emporter, mais les transcenderait, pour ainsi se sentir libre d’être qui l’on est, au présent en se sentant pleinement en lien, d’agir « en présence » de l’être cher, plutôt que de trop souffrir de son absence ou de se confronter à du vide.

CONSULTATION AVEC CHARLÈNE.

Je rencontre Charlène en consultation pour aborder la relation avec son grand-père Georges, décédé en 2017. Elle souffre de n’avoir pas pu lui dire au revoir, de ne pas avoir été présente au moment où il a été hospitalisé... et dans le coma... avant de mourir. La rencontre de ce jour a pour intention d’échanger sur sa relation à son grand-père et d’honorer le lien, pour enrichir son identité narrative et relationnelle, et ainsi se projeter dans le futur en présence de cette relation « vivante » à son grand-père. Lors de consultations précédentes, j’avais proposé et expliqué à Charlène la métaphore du « Dire bonjour à nouveau » de Michael White, qui consiste selon l’inspiration de la relation des Abori- gènes au deuil, à « l’incorporation de la relation perdue dans la résolution du chagrin ».

CONTEXTE DE LA SÉANCE.

Charlène arrive avec le sourire... un « petit » sourire. Elle s’assied, puis m’explique avoir contacté l’une de ses sœurs ce matin... Le « petit » sourire laisse place à des larmes. Cette sœur est allée chez le notaire pour récupérer les clés de l’appartement du grand- père – décédé en 2017 – (là où il vivait avec sa seconde femme... elle-même hospitalisée en Ehpad). Les frères et sœurs de Charlène ont signé un document chez le notaire selon la loi pour qu’une personne (la sœur) récupère les clés de l’appartement pour une durée de deux heures. Charlène, les larmes aux yeux, m’explique avoir demandé des informations par SMS à sa sœur, pour « juste avoir quelques informations », et la sœur lui répond par SMS : « tu ne me parles pas comme ça ».
Charlène exprime des relations familiales difficiles, elle souffre d’être considérée comme celle qui serait la « chieuse » (ce sont ses mots) alors qu’elle ne fait « que demander des infor- mations sur les tableaux de notre grand-père, peintre et poète, qui sont restés depuis toutes ces années dans l’appartement puisqu’il avait laissé les instructions par testament que sa seconde femme, qui n’est pas la grand-mère, puisse conserver ses biens jusqu’à la fin de sa vie ». Le grand-père a écrit un recueil de 300 pages sur ses œuvres. La sœur de Charlène a récupéré le recueil et va le scanner à ses frères et sœurs.

- Charlène : « C’est fou que l’on se rencontre aujourd’hui (date qui était prévue pour notre conversation narrative liée à la métaphore du “Dire bonjour à nouveau”) pour avoir cette conversation au sujet de mon grand-père, le jour où je prends la décision de renoncer à toutes ses œuvres. Je ne veux plus de ces his- toires de famille.
- Thérapeute : Vous me dites que les rela- tions familiales sont difficiles, vous me dites que c’est fou que l’on se rencontre aujourd’hui pour avoir cette conversation au sujet de votre grand-père, le jour même où vous prenez la décision de renoncer à toutes ses œuvres. Que dois-je entendre d’important dans ce que vous me dites là ?
- Charlène : Ça me bouleverse un peu tout ça, je veux garder les bons souvenirs avec mon grand-père, je n’ai pas envie que les problèmes de famille viennent gâcher, salir sa mémoire et les souvenirs que j’ai avec lui.
- Th. : Lorsque vous me dites que vous voulez garder les bons souvenirs avec votre grand- père, puis-je vous demander quel effet cela a en retour sur vous ?
- Charlène : Cela m’apaise, je le sens là (elle me montre ce “là”).
- Th. : Vous me parlez de bons souvenirs, cela m’intéresserait que vous puissiez m’en dire davantage sur ces bons souvenirs ?
- Charlène : Je me remémore tous ces mo- ments avec lui, c’était beau. Je l’écoutais parler, on discutait. Depuis mes 13 ans j’allais chez lui en vacances. Je partais toute seule à 13 ans, je prenais le train depuis Saint-Malo, avec un changement à Rennes, jusqu’à Lyon. Il des- cendait avec son chien, sa canne, à la gare. Et puis... je n’ai pas pu lui dire “au revoir”, il était déjà dans le coma... Il me manque, j’ai même vécu un an chez lui... Il me comprenait, il arri- vait à m’expliquer la vie, les choses, autrement que par des baffes. Il me prenait dans ses bras.
- Th. : Je suis curieuse de savoir ce que cela dit de la relation que votre grand-père avait avec vous ?
- Charlène : Il m’aimait. Sa femme Marie- Laurence (qui est à l’Ehpad) me disait : “tu sais, il ne laisse pas rentrer tout le monde dans son atelier, toi, il te laisse rentrer”.
- Th. : Comment s’appelait-il ? Avait-il un sur- nom ?
- Charlène : Je l’appelais Papi Georges. Son nom d’artiste était GEB, Georges Emile Bonnet.
- Th. : Lorsque vous me dites “il m’aimait, il me prenait dans ses bras”, qu’il vous manque, je suis touchée par cette relation qui était la vôtre, puis-je me permettre de vous demander quels étaient les passe-temps de “Papi Georges”, si vous me permettez de l’appeler ainsi ? Et ceux qu’il partageait avec vous ?
- Charlène : Bien sûr, il écrivait, il dessinait, il peignait. Il se promenait avec son chien... Il lisait beaucoup. Il aimait le silence, pour se concentrer sur son art, dessiner, recommen- cer, peindre... Je me souviens de l’un de ses ta- bleaux, Le fil d’Ariane... je me souviens qu’au moment de souffler le vernis, tout a bavé. Il ne s’est pas énervé, il a recommencé. Cela m’a beaucoup aidée à apprendre la patience, si l’on “rate”, on recommence, cela fait partie du jeu. - Th. : Je suis touchée par cette relation que vous aviez, pourriez-vous me décrire votre grand-père, qui était-il ?
- Charlène : Il est issu d’une famille de pay- san dans l’Est, dans la Marne, à Châlons-en- Champagne. Il ne voulait pas reprendre la ferme, il a décidé de faire des études. Il voulait devenir architecte et puis finalement il a fait les beaux-arts et il est devenu professeur de dessin à l’école des Beaux-Arts de Paris. Tenez, regardez, je vous montre sa photo, il était bel homme (Charlène me montre la photo de son grand-père). Il avait du charisme, beaucoup de vocabulaire, il était éloquent. Il a rencontré ma grand-mère à l’hôpital. Tous les deux étaient hospitalisés. Lui à la suite d’un acci- dent. Ma grand-mère tenait un magasin de layettes. Pour lui la santé était importante. Il faisait attention à manger sainement, naturellement. Il me faisait des mixtures, il aimait les huîtres. Il les laissait dans un verre, pour qu’elles puissent faire de l’eau de mer, et ajoutait du citron... puis buvait ensuite. Il disait que c’était bon pour la santé. Il se contentait de peu de choses, de choses simples, et c’est cela qui me plaisait chez lui... Une fois nous sommes allés nous balader en voiture, en Auvergne, dans un petit village. Et puis il a acheté deux cageots de tomates, c’était le repas du soir, avec de l’ail... (sourire de Charlène).
- Th. : Quelle image avez-vous de lui ?
- Charlène : Je conserve l’image de lui comme un mentor. C’est le mot qui me vient ! La figure paternelle qui a été là pour moi, mon père étant pris par son travail. Avec lui je pou- vais me confier, il me donnait des conseils, nous échangions, il me posait des questions. Il s’intéressait à ce que j’aimais, la poterie... et puis il le retenait, allant jusqu’à m’offrir à Noël mon premier livre sur la poterie. Il était attentionné, il faisait avec ses moyens.
- Th. : Lorsque vous me dites qu’avec lui vous pouviez vous confier, échanger, qu’il s’intéres- sait à ce que vous aimiez et de le retenir jusqu’à vous offrir ce livre de poterie à Noël, puis-je vous demander ce que cela dit de ce qui était précieux pour lui et pour vous, quelles étaient ses valeurs ?
- Charlène : La créativité, la simplicité, la patience, le travail. Ses tableaux c’étaient des peintures à l’huile, en pointillé.
- Th. : Que vous a-t-il donné... un objet ?...
- Charlène : Il m’a donné des livres, un livre sur l’univers d’Edgar Cayce. Un médecin, mystique américain. Il m’a ouvert à plein de choses, sur d’autres choses possibles que celles que l’on apprend à l’école. Il m’a appris à réfle chir, à avoir une ouverture d’esprit, à avoir du discernement et ça, ça a été hyper important parce que je croyais tout ce que l’on me disait. J’aurais aimé qu’il me donne l’un de ses crayons à dessiner, un feutre parce que c’était important pour lui, il en avait toute une collection. J’adore les feutres, j’en achète plein à mes enfants... Et en même temps j’ai besoin de lâcher prise sur le matériel. Le matériel n’est pas important. C’est l’Etre qui est important. C’est aussi ce qui nous reliait.
- Th. : Et si je vous demandais... comment le voyiez-vous ? Que pourriez-vous me faire partager à son sujet ?

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Stéphanie Robert

Praticienne narrative depuis une dizaine d’années. Initialement formée à l’université de Nantes en master 1 Clinique et psycho- pathologie, et après avoir accompagné pendant une quinzaine d’années des personnes souvent « enfermées dans des conclusions identitaires » et ayant vécu des traumas significatifs, elle s’est intéressée et formée aux pratiques narratives, en EMDR et techniques associées et en hypnose orientée soins et thérapie. Elle rencontre des familles, des couples et reçoit également en consultations individuelles. Elle anime des groupes d’analyse de la pratique et supervision. Ses lieux d’intervention : milieu hospitalier, santé mentale, protection de l’enfance, CADA, addictologie, plus largement services éducatifs et médico-sociaux, milieu carcéral.

Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80: Fev. / Mars / Avril. 2026.

TRAUMATISMES.

Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…

6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.


ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.

DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine.

QUIPROQUO

84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.

BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.


CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier- Beaufond.

LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.

Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.





Rédigé le 01/04/2026 à 15:37 | Lu 19 fois | 0 commentaire(s) modifié le 01/04/2026

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